Voyageuse

Ludvina était seule dans sa chambre, à se morfondre en observant une photo de Kyoya et Mayu. Il y avait des jours, comme ça, où elle regrettait profondément d'avoir supplié sa mère d'adopter cette dernière après la mort de ses parents. Si elle n'avait pas fait cela, elle serait tellement plus heureuse, à présent... Soudain, elle entendit son portable vibrer. Elle l'alluma, et se rendit compte qu'elle avait un message venant d'un numéro masqué et inconnu, qui donnait simplement une adresse. Intriguée, elle demanda par SMS ce que cela signifiait, sans obtenir de réponse. Alors, elle réfléchit. Qu'avait-elle à perdre, de toute façon ? Rien de bien important... Elle se rendit à l'endroit donné. C'était un bâtiment abandonné, dans lequel elle pénétra. Étrange... Cela ressemblait tout à fait à une des blagues que sa s½ur Célia aurait faite. Seulement, si cela avait été elle, elle aurait d'ores et déjà entendu un rire mal étouffé s'élever d'un recoin de la pièce... À moins qu'elle ne se trouve dans une autre, mais elle aurait été bien trop impatiente pour attendre si longtemps... Conclusion : ce n'était pas Célia qui tentait –vainement– de lui faire peur. Mais alors, qu'est-ce que cela voulait dire ? Elle décida d'explorer un peu l'endroit afin de trouver, peut-être, des réponses. Il n'y avait que deux portes dans la salle où elle était, et la première qu'elle essaya était fermée. La seconde, en revanche, s'ouvrit sur une pièce très simple, ne contenant aucune décoration ou bibelot et ayant pour seuls meubles une chaise de bois et un bureau fait du même matériau, sur lequel était posé un livre poussiéreux. Elle l'ouvrit. Il était entièrement blanc, à l'exception de la première page, sur laquelle on pouvait lire l'inscription "À toi qui désire défier l'univers tout entier et altérer des évènements immuables, des évènements déjà définis, je te lègue l'½uvre de ma vie entière, puisse-tu en faire un grand usage.". Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Juste au-dessus de cette phrase, était posée une petite clef dorée extrêmement fine. Ludvina, n'écoutant plus que sa curiosité, s'en saisit, et retourna à la première porte. Elle la déverrouilla, dévoilant ainsi... Qu'est-ce que c'était que cette chose ? Un siège de cuir, tout d'abord, et recouvert d'une pellicule de poussière en plus de cela, mais aussi et surtout, juste derrière, une machine de dix mètres de longueur, deux de largeur et trois de hauteur, alliant de manière très étrange un aspect de technologie futuriste à des vieux matériaux crasseux et tout aussi poussiéreux que le fauteuil. Elle fronça les sourcils, avant de s'en approcher lentement, timidement, craignant presque que la mécanique ne se remette à fonctionner aussi brusquement que bruyamment et ne la surprenne, ou pire, lui explose à la figure. Si laide qu'elle se considérasse, elle ne tenait pas à perdre son visage de cette manière-là. Heureusement pour elle, il ne se passa rien. Posé sans délicatesse par terre, se trouvait un petit carnet paraissant aussi sale que le reste. Elle le ramassa et le feuilleta. C'était des notes indiquant avec simplicité et précision comment faire fonctionner la machine. Ludvina les lut toutes attentivement, cherchant une réponse à sa question la plus pressante : à quoi pouvait bien servir cette chose ? Elle atteint enfin la dernière page couverte d'inscriptions, après cela, toutes les autres étaient vierges, autant que pouvaient l'être ces feuillets jaunis et maculés par les traces du temps. Elle la parcourut avec autant de curiosité, sinon plus, que les autres, et poussa un cri. Elle lâcha le cahier qui retomba sur le sol, et elle resta bouche bée, de plus en plus certaine que c'était une plaisanterie. Mais, cette fois, elle espérait se tromper, elle aurait tout donné pour que ce soit la vérité. Ce machin crasseux servait, du moins selon les notes, à remonter le temps et à modifier le passé. Une fois sa stupeur première passée, elle ramassa fébrilement le carnet à nouveau, et le relut avec encore plus d'attention que la première fois. Selon ses indications, elle pressa deux boutons, tira un levier, sélectionna un lieu, une année, un mois, un jour, une heure, une minute et une seconde précise, appuya sur un troisième bouton, s'assit sur la chaise et fit encore quatre manipulations. Un flash de lumière, puis, l'obscurité complète. Elle manqua de hurler, mais avant qu'elle n'aie ouvert la bouche, elle se retrouva dans un endroit qu'elle connaissait bien. Plus que bien, même. La rue où elle avait passé toute son enfance. Elle faillit se mettre à éclater de rire. Elle était devenue folle, ça y est, elle était devenue folle... Elle en était certaine. Pourtant, elle avait tort. Elle n'était pas folle, pas encore... Soudain, elle aperçut une petite fille, une toute petite fille, qui ne devait pas avoir quatre ans. Elle portait des vêtements noirs, et semblait détester cela. Elle n'avait pas l'air particulièrement triste, et pour cause : elle ne comprenait pas. À cet âge-là, la mort est un sujet inconnu, et l'idée que ses parents puissent avoir disparu et ne jamais revenir ne l'effleurait même pas. Pourtant, et Ludvina le savait bien car, du haut de ses cinq ans de l'époque, elle l'avait déjà compris, le père et la mère de cette enfant étaient déjà enterrés à l'heure qu'il était. À quatre printemps à peine, la petite Mayu était orpheline. Non seulement cela, mais elle n'avait aucune famille proche, et il aurait fallu remonter au moins dix générations dans son arbre généalogique puis en redescendre à peu près autant sur d'autres branches pour trouver un membre vivant. Les services de protection de l'enfance étaient déjà là, près à la prendre pour la placer dans un orphelinat ou dans une famille d'accueil. Ils prenaient ses affaires, actuellement. Et, dans la maison d'à côté, une minuscule Ludvina était en train de demander à sa mère ce qui se passait chez les voisins. L'adolescente savait qu'elle n'avait pas beaucoup de temps. Ni une, ni deux, elle se dirigea vers Mayu, un sourire chaleureux sur le visage. Elle commença à lui parler et à lui faire des belles promesses. La petite fille la crut, et la suivit. Elle ne savait pas bien où aller. En revanche, elle avait dix euros en poche et connaissait le futur et un bon endroit pour parier. Une heure plus tard, elle avait de quoi acheter des bonbons à l'enfant et deux billets d'avion direction la Nouvelle-Zélande, et il lui restait un peu d'argent en plus. Le trajet fut long, il fallut faire des passeports, mais elle se débrouilla en parvenant miraculeusement à ne pas paraître trop louche. Puis, elle passa en revue plusieurs familles néo-zélandaises cherchant à adopter, et sélectionna celle qu'elle considérait comme la meilleure. Elle réussit à leur faire prendre petite fille sans qu'ils ne posent trop de questions en déformant légèrement la vérité. Puis, elle revint à son époque. Là, elle soupira de soulagement. Puisque Mayu était dans un endroit sûr à l'autre bout du monde, elle ne rencontrerait jamais Kyoya, ils ne tomberaient pas amoureux... Et elle-même aurait le champ libre. Elle sortit de la pièce, puis du bâtiment, et retourna chez elle en souriant. Tout semblait normal, et peu de choses avaient changé dans sa maison. N'y trouvant pas l'homme qu'elle aimait, elle se dirigea vers son immeuble à lui. Elle manqua de faire une crise cardiaque en le trouvant sur le perron, en train de discuter avec une Mayu qui semblait étonnamment extravertie –elle qui était habituellement bien trop timide pour montrer ses vrais sentiments à qui que ce soit. Elle pensa à aller leur parler, mais ils s'embrassèrent. Elle en eut le c½ur brisé malgré l'habitude, et partit en courant jusqu'à la machine à remonter le temps en se retenant de pleurer. Elle fit les mêmes manipulations que la première fois, et modifia le passé de la même façon, sauf qu'elle amena cette fois Mayu aux États-Unis. Seulement pour la découvrir dans le présent gothique jusqu'aux ongles, et dans les bras de Kyoya. Inutile de dire qu'elle se précipita vers sa machine, et changea une nouvelle fois la direction de l'avion où elle emmenait la petite fille. Elle la conduisit en Égypte, fiasco complet. Au Japon, cela échoua. Aux Maldives, immense ratage. Elle la vit portant des lunettes, vêtue comme une cow-girl, et même blonde et tellement différente d'elle-même qu'elle ne l'aurait pas reconnue si Kyoya n'avait pas prononcé son prénom, mais ils parvenaient toujours à se retrouver. Néanmoins, à chaque fois, elle passait moins de temps à vérifier dans quelle famille elle la mettait. Si bien qu'elle finit par la laisser dans une ruelle d'Afghanistan. Elle la retrouva très bronzée, avec des dizaines de cicatrices et un air de voyou, mais fiancée avec Kyoya. Elle manqua de s'évanouir. Alors, elle retourna dans le passé, en se disant que cette fois-ci serait la dernière. Et alors, au lieu d'emmener Mayu, elle la tua.
Puis, elle retourna dans le présent. Elle partit directement voir celui qu'elle aimait, et fut plus qu'heureuse de le trouver seul, des fleurs blanches à la main. Néanmoins, il paraissait très triste. Elle ne s'en formalisa, et courut jusqu'à lui afin de le serrer dans ses bras. Mais, au moment où elle allait le toucher, elle lui passa au travers. Quoi ? Elle réessaya, en vain. Elle obtint le même résultat. Alors, elle le suivit. Ils arrivèrent ainsi à un cimetière. Elle ne pouvait pas le croire. Ils ne se connaissaient même pas, à l'époque ! Comment pouvait-il pleurer la mort de Mayu ?! Ce n'est qu'après qu'il n'ait déposé son bouquet et qu'elle n'eut lu l'inscription sur la tombe qu'elle comprit tout. Effectivement, il n'était pas attristé par la mort de Mayu, elle n'avait même pas été enterrée... La raison pour laquelle des larmes coulaient sur son visage... C'était parce qu'elle était morte. Le nom sur la pierre tombale, c'était le sien. C'était pour cela qu'elle le traversait... Elle était un fantôme. Un tremblement la secoua toute entière à la vue de son bien aimé qui pleurait, et elle se mit à sangloter à ses côtés. Ils restèrent comme cela une demi-heure, avant qu'il ne reparte, aussi triste qu'à l'allée. Cela sembla sortir Ludvina de sa torpeur, et elle se précipita jusqu'à la machine à remonter le temps. Seulement pour se rendre compte qu'elle ne pouvait toucher les boutons, et donc pas effacer ce qu'elle avait fait. Elle se figea une seconde, avant de hurler, hurler comme elle n'avait jamais hurlé. Ses cris déchirants n'avaient même plus rien d'humain, et tenaient plus de la bête blessée à mort. Elle pleura à nouveau, et son corps qui n'en était pas un fut secoué de spasmes violents, si bien qu'elle s'écroula au sol. Puis, une fois qu'elle fut relativement calmée, elle se mit à haleter, puis se releva d'un bond et courut jusqu'à chez elle. Une famille inconnue. Elle parcourut toute la ville à cette vitesse là, regardant dans chaque maison, dans chaque bâtiment pour trouver quelque chose, de l'aide, une présence réconfortante, n'importe quoi... Mais elle ne croisa que sa mère, où ce qu'il en restait. Une femme en surpoids évident, évanouie au milieu d'une mer de bouteilles d'alcool vides, en tenant une qui devait avoir contenu du whisky bon marché à la main. L'appartement où elle était allongée était minuscule et sale, ayant un lit et un frigidaire pour seuls ameublements, les toilettes se situant sur le pallier, et à l'exception de la literie miteuse et des bouteilles, le seul objet présent était un cadre contenant une photographie de Ludvina, âgée de douze ans, et de sa petite s½ur Célia, qui avait une année de moins qu'elle. Et elle, que lui était-il arrivé ? Qu'était-elle devenue ? Ludvina pria pour qu'elle aille bien, avec l'espoir fou des désespérés. Son c½ur se brisa lorsqu'elle la trouva finalement, dans une cellule capitonnée d'un asile de fous, emprisonnée par une camisole de force. Elle répétait comme une litanie les mots "Grande s½ur... Ludvina... Ludvi... Lu... Va revenir... Suicidée mais va revenir... Célia... La, la, la..." sans ordre précis, et apprit à l'esprit de l'adolescente l'information qu'il lui manquait. Elle s'était suicidée. Elle eut bien envie de le faire à nouveau, rien que pour cesser de ressentir toute cette horreur. Elle retourna au cimetière, où elle passa la nuit assise sur sa tombe, sans pouvoir dormir. Elle avait la nausée. Elle se dégoûtait. Le lendemain, Kyoya revint. Il avait amené de nouvelles fleurs, et il pleura à nouveau. Elle se cacha derrière la pierre tombale. Il ne pouvait pas la voir, mais elle, elle n'avait pas le courage de le regarder en face. Elle voulait mourir, et c'était déjà fait.
Elle se haïssait. Cinq vies... Tout cela à cause de son égoïsme sans nom et de son manque de réflexion... Elle avait pris deux vies, et en avait détruit cinq ! Et... Elle ne pouvait ni faire marche arrière, ni mettre fin à ses tourments en cessant de respirer. Elle voulut pleurer à nouveau, mais elle était à court de larmes.
Monstre... Elle était un monstre.

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Comments :

  • Nicori

    26/08/2017

    J'aime beaucoup beaucoup beaucoup!!! (Bon ok, je suis beaucoup trop joyeuse pour la circonstance...). Mais je comprends vraiment Ludvina. La pauvre...
    Mais pourquoi s'est-elle suicidée? et pourquoi Kyoya est si triste de sa mort?

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